
Cette section contient des textes plus littéraires qui témoignent de mon vécu personnel.
Je suis borderline
Je suis borderline. J’ai un trouble de la personnalité limite. Je ne sais pas. Et je ne pourrai jamais savoir. Je ne sais pas si la vision de la vie que j’ai est la réalité ou le reflet des murmures de ma folie. Je suis folle. En fait, je ne le suis pas. Ma première psychiatre l’a bien dit : « Ce n’est pas une maladie, madame, c’est vous qui êtes comme ça. » Ma personnalité est limite. Je suis limite folle. Pas assez pour que le système de santé puisse m’offrir des solutions. Je suis sur le borderline de la clôture, entre être bien par moi-même et être bien grâce aux soins qu’on pourrait m’offrir. Sur le tranchant de la clôture, il n’y a pas de solution. Il n’y a qu’un trou noir. Et j’avance comme un équilibriste. Chaque pas que je fais aiguise un peu plus le tranchant de la clôture et les lames m’entaillent les pieds. Alors, quand l’anxiété me saisit de ses grosses mains et qu’elle m’empoigne le coeur, je ne sais pas si elle est vraiment là. Est-ce que la folie me terrifie pour s’amuser, comme l’enfance fait pousser des monstres en dessous des lits ? Ou est-ce la vraie vie qui m’envoie un système d’alarme pour que je me prépare à me défendre ? Mon coeur n’en sait rien et il frappe dans l’obscurité jusqu’à ce qu’il touche une cible. Bien souvent, la seule cible que je trouve est moi-même. Et je m’en donne à coeur joie ! La force des coups me fait tomber du mauvais côté, et là, pour quelques instants, je suis folle pour vrai. Et je fais de vraies folies. De vraies folies de folle. De celles que j’ai honte de raconter et que je garde au plus profond de moi, parce que la honte me bâillonne avec une force telle que j’en ai du mal à respirer. Alors, je frappe jusqu’à ce que le corps me fasse tellement mal que je ne sente plus mon âme au bord de l’agonie. Mon deuxième psychiatre me l’a dit : « Le seul remède à la dépression, madame, est d’être heureuse ». Facile de même. Par chance, j’ai un bon suivi. Grâce à lui, je sais maintenant comment aller mieux. Dans ces moments-là, je voudrais bien le prendre par la main et l’amener dans mon borderline. Il me semble que je lui ferais une petite jambette, juste une petite, pour qu’il tombe à califourchon sur le tranchant de ma clôture. Mais bon. Là, je sais que c’est la folie qui parle.
Barrage
Un jour, mon barrage a cédé. C’était le 5. J’ai mis une petite quarantaine d’années à ajouter des couches, à calfeutrer les fentes, à boucher les pores de ma peau trop mince, trop limite pour contenir mon sang venimeux. Ça fait un an maintenant. Ça fait un an que j’ai engagé des spécialistes de barrages pour gérer mes eaux débordantes. Parce que c’est ça que ça fait des eaux stagnantes, ça pourrit par en dedans et ça devient des marécages pleins d’ombres et de batraciens difformes. Les monstres de la nuit te sautent en pleine tête et ils t’empêchent de dormir. Ils grugent ton œsophage jusqu’à créer des spasmes de défense qui t’empêchent de respirer. Alors, fallait bien que je fasse filtrer mes eaux usées. Et là, les barragiens, avec leur casque blanc et leurs maudites normes de contre-maître, ont dit que mon barrage n’était pas conforme. Ils se sont mis à le changer. Pour mon environnement, qu’ils disaient. Ils ont voulu me réparer, réparer mes réparations que j’avais faites toutes croches. Alors, le 3, il y a un filet de mes eaux sales qui a commencé à me pisser dessus. J’ai mis ma main sur le trou. Mais fuck. Il ne s’est rien passé pantoute. Ça coulait, ça coulait à travers ma main comme si j’étais un fantôme, comme si j’étais le christ avec un trou de pieu dans la paume. J’ai frappé. J’ai frappé aussi fort que j’ai pu. Pour arrêter la fuite ! Il fallait bien que je fasse quelque chose. Mais t’sais, les contre-maîtres, ça travaille sur les heures de bureau, ce monde-là ! Ils ne sont pas venus ! J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai frappé sur mon barrage de toutes mes forces. J’ai hurlé aussi puis, là, j’ai pogné un gros bouillon. J’ai bu autant d’eau sale que je pouvais pour éviter de me noyer. Mes poings étaient bleus d’avoir frappé trop fort. Ma gorge, éraillée par le béton qui cédait. Je ne sais pas pourquoi, ma main s’est comme séparée de ma lucidité. Elle a pogné mon exacto. Je l’ai regardée faire. Je me disais que c’était une maudite folle ! Elle s’est mise à tracer dans ma peau trop limite des « M » majuscules. Je n’en revenais pas. Elle a couvert mon barrage de graffitis, ma maudite main ! Avec l’exacto ! En plein dans les réparations des contre-maîtres. J’y ai fait une passe de lutte au corps, je l’ai couchée sur le tapis. C’était fini. Du moins, c’est ce que je pensais. Le lendemain, et l’autre d’après, je regardais ça. Pas fière de ma main. Sur chaque coup d’exacto, ça suintait le pue de mon sang venimeux. J’ai attendu toute la journée que les contre-maîtres finissent leurs horaires de bureaux. Puis là, quand j’ai été toute seule, j’ai pris une masse de 26 onces avec deux trois pills, et j’ai vargé dans mon esti de barrage. Il était rendu tellement mince que je ne peux même pas dire s’il n’a pas cédé avant même que je donne le premier coup.
Usée
Voilà le mot. Usée. Je suis usée. Ma patience est usée. Mon coeur usé. Ma tête usée. Mon corps usé. Même mes mots pour le dire sont usés. À la corde. Je suis complètement élimée jusqu’au fil de trame. J’ai une amie qui a une maison sur le bord de la mer à Bonaventure. Sa grève s’érode sous le coup des vagues, au rythme des marées qui viennent gruger ses terres. Elle vient de faire poser des brise-lames. C’est comme des espèces de poteaux qui font perdre leur force aux vagues pour éviter qu’elles amènent le terrain au large… Oh ! J’ai aussi des brise-lames. Je les appelle mon filet de sécurité. Ce sont des gardiens de ma vie. Ils se dressent, bien solides, comme des poteaux entre les vagues et moi pour éviter qu’elles me frappent trop fort, pour éviter que l’érosion m’arrache la peau. Parce que par boute, je me sens écorchée vive. Je suis usée. Comme dirait mon père, on ne fait pas du neuf avec du vieux. Je suis lasse des mêmes batailles incessantes, je suis lasse du manque d’intérêt qui m’élance et qui me dessèche comme une algue au soleil. Je fixe l’horizon sans voir autre chose que les vagues qui s’en viennent en gonflant leur dos rond, prenant de la force depuis le large jusqu’à ma plage. Ni bateau ni marin en vue. Que des vaques… Que des larmes. Usée de même, c’est tentant d’ouvrir les mains, d’arrêter de se tenir et juste de se laisser aller. Parce que je ne suis pas juste usée, j’use aussi. Les autres. Mes brise-lames. Puis, mon marin d’écume. Je refuse.
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